Archives de mars 2006

Raconte ta soirée, on s’en fout

Une soirée

Petite soirée tranquille dans le centre-ville, un moment dans la rue des pitas, un autre près de Saint-Géry. On parle de nos histoires, de nos vies depuis que l’on ne s’est vus. Attablés autour d’un cappuccino et d’une Corona, on sort du rythme quotidien. La parenthèse se ferme lorsque nous nous quittons, et je décide de faire une courte partie de chemin à pied.

Le temps redevient enfin naturel, il fait bon avec une légère pluie. Je quitte le quartier Saint-Géry et entre dans la rue Dansaert. En plein quartier à la mode. Le coin est effectivement joli, et je me plais à rêver que Bruxelles n’ait pas été rasée dans les années soixante. Notre capitale aurait définitivement été le lieu le plus cool d’Europe. Une ville pour tout le monde.

Un sans-abri dort contre le mur du café où le chanteur Arno se rend souvent. C’est une sorte de vieille baraque avec des vitraux comme l’on en trouve chez les grands-parents, à l’ambiance grasse et boisée. La poignée de la porte semble vernie par les mains sales des habitués. Un bar bien de chez nous, de ce pays de fêtards groguis par le froid hésitant et la pluie qui tombe dans les lumières jaunâtres de la nuit.

A la Nouvelle Place du Marché aux Grains je tourne à droite, direction l’église Sainte-Catherine. J’adore le nom de cette église, qui l’a aussi donné à la petite place qui la jouxte. Il n’a rien de spécial à vrai dire, mais il sonne frais en comparaison avec Sainte-Gudule. Une chanson me vient à l’esprit, je ne sais par quel hasard, mais mon cœur le comprendra certainement. La mélodie est faite pour tout un chacun, pour cette dame qui se perd dans des vêtements dont elle n’a plus l’âge, pour ces amoureux transis comme tant d’autres, pour la femme de ménage, et qui sait pour Arno peut-être.

Face à la mer ils auraient pu grandir, face contre terre ils auraient pu mourir. On se retrouve dans ces paroles comme dans la panade qu’on mangeait quand on était bébé. C’est bon de la manger quand maman elle donne la cuiller orange en plastique hein ? Oui oui ! Si l’on a tous mangés de la panade, on a tous déjà entendu Calogéro. La chanson explose dans ma tête, sans l’aimer ni la détester, le volume à fond dans mes neurones ; la place Sainte-Catherine se reconstruit comme un théâtre où la vie de chacun se peint de mélancolie savoureuse, où les épreuves révolues sont un sceptre qu’on exhibe fièrement, où l’on sourit profondément de bonheur.

Ma petite place passe derrière moi, et le Quai du Bois Brûlé étale pour mes yeux une vingtaine de restaurants. Des bestioles marines sont mortes ici ce soir, pour sûr. C’étaient des homards, des soles, des turbots, des escargots, des moules. Ils se sont parfois retrouvés dans la même soupe. Destinée scandaleuse pour de courageuses et innocentes créatures qui ont patiemment nourri leur corps durant de longs moments, parfois des années. La pluie attriste encore leur sort, et j’ai une brève pensée à leur mémoire.

Un bruit sourd et mécanique fait vibrer le sol, le métro me passe en dessous. Dans la station quelques gros messieurs repus accompagnés de leur femme attendent le métro en sens inverse au mien, vers Herrmann-Debroux. J’attends presque qu’ils nous fassent un rejet d’air digestif. Mais il ne se passe rien, dans ces stations. Des dizaines de personnes attendent que la machine arrive dans un silence déconcertant. Peut-être les gens se recueillent-ils, existent-ils uniquement en leur âme, laissant leur corps à l’abandon. Leur regard tombe n’importe où, mais ne croise jamais un autre. Il n’y a pourtant pas de communion, rien ne se dégage de cette foule inerte. Au contraire des manifestations en rue, les gens se replient sur eux-mêmes. L’attente du métro, c’est une perte de temps pour beaucoup, mais tout le monde en tire bien un petit plaisir.

ceci est une fiction