Archives de février 2007

No reason to complain

Epave à Cotonou

Partir au loin, en solitaire. Laisser ici ceux que l’on aime. Ceux que l’on a aimés. Dire aurevoir, tout le temps. Lassitude. Se projeter où l’on ne peut pas, ne vivre que dans des rêves. Aussi probables soient-ils.

Fuir ce que l’on n’accepte pas, tenter d’apporter le meilleur à ceux qui résistent. Se désoler de l’orgueil, se désoler de la faiblesse. Ne pas savoir où l’on va. Confier sa vie.

Etre comblé de bonheur. En demander encore. Espérer. Serrer dans ses bras un souvenir dont on ne souhaite pas se séparer. Aller et retour entre soulagement et tristesse.

Pardonner en sachant que le vide ne sera jamais comblé. Crier, exagérer pour susciter la pitié. Jamais la pitié n’apporte le calme. Savoir, mais ne jamais trouver. Tourner en rond, regarder les autres se mordre. Attendre son tour.

Etre sans fonds. Contempler l’horizon, savoir qu’il sera toujours devant. Puis se fixer. La vue qu’on en a ici est la plus belle.

Mélodies en sous-sol

Terril animal

La taupe est très commune dans nos jardins. Des trous par-ci, par-là. Au printemps le jardinier dégage le haut d’une des mottes que le petit animal a érigé. Puis dans la galerie à laquelle ce terril de nain est relié, il introduit un poison. Avant c’était de l’arsenic. Parfaitement! La même substance que certaines femmes utilisaient pour envoyer leur mari un mètre plus bas que ces aimables bestioles. S’ensuit une mort lente, des crispations musculaires horribles, et une bave blanche sortant de la bouche de la victime. Non, j’invente!

Quel travail admirable! Quelle obstination! Comment ce petit mammifère s’est-il un jour décidé à creuser des autoroutes souterraines? Que peut-il donc bien y faire? Seraient-ce des villes au centre de la terre? Une civilisation insoupçonnée?

Superbe garde-manger en plus. En se promenant dans ses contrées, elle croise parfois un ver de terre, qu’elle mange précipitamment. Puis elle continue son chemin, va dire bonjour à sa grand-mère du jardin d’à côté en prenant la voie rapide.

Le génie est aussi sonore. Car vous n’êtes pas sans savoir que la taupe est, pour ainsi dire, aveugle. Ainsi, si les petits crient à soif, leur complainte est aussitôt canalisée par les autoroutes communautaires. Et la maman s’en retourne vite de chez sa grand-mère.

Le drame, c’est quand des machines énormes d’humains font d’abord trembler le système, puis finissent par le mettre à jour. Certains individus y perdent la vie. Mais surtout, le travail est à refaire! Il faudra peut-être entrer en contact avec une nouvelle tribu, négocier un arrangement, éventuellement élargir les chaussées. Et encore une fois s’arracher à la terre qui a vu naître ses enfants. Abandonner le nid où l’accouchement a eu lieu! Et savoir que jamais les petits ne pourront le revoir! A la place, il y aura une salle de jeu pour des autres enfants. Ils sont humains ceux-là. Une autre sorte de mammifère qui se déplace en utilisant uniquement ses pattes arrières. Les membres de devant, c’est pour construire des systèmes, mais moins profonds.

Sacrée école (1)

Dispersion des flux

- Monsieur! A quoi ça sert les maths???
L’enseignant, habitué à cette question qui le désempare chaque fois un peu plus plus, répond simplement
- A te former l’esprit!

C’est vrai! Ca sert à cela! Pourtant tous les élèves se posent cette question sur la grammaire, l’histoire, le latin, ces matières complexes, difficiles à appréhender, et dont l’utilité est moins évidente qu’apprendre à parler anglais!

Etrange pourtant, cette question récurrente. Si l’on va à l’école, on doit savoir à quoi ça nous servira dans notre vie, concrètement et immédiatement. En plus, ça ne doit pas être ennuyant ni trop contraignant. Alors on fait des jeux, on apprend à écrire en dessinant les animaux de la ferme.

L’école, d’Athènes à la IIIème République, servait à comprendre le monde. A élever les ignorants au savoir universel. D’ailleurs, cette notion d’universalité, bien que subjective, est centrale dans les fondements de l’école. A ces époques, on allait à l’école pour apprendre. Magique! Apprendre! Le but, en allant à l’école, c’était d’apprendre!

Les petits écoliers de la Belle Epoque, avec leur cartable en cuir et leur costume, levés tôt le matin pour aller dans leur école laïque… Le tableau charmant et nostalgique! Quel honneur d’aller à l’école!

Et l’institution qui, il y a quelques temps encore, devait élever la société de manière égalitaire s’est transformée en fabrique à individus devant servir à quelque chose. Désormais, les idéaux fondateurs de l’école sont autant de pierres bancales. Car l’école n’est plus un outil destiné à s’intéresser à la société, mais est devenue un outil intéressé de la société. Comment en est-on arrivé là?

Prime à la vanité

Me, Myself & I

On me dit que beaucoup d’entreprises souhaitent allouer aux travailleurs méritants une prime de productivité ou de performance. Après avoir été informé de correspondre aux critères pour recevoir cette prime, qui oserait y renoncer? Et à juste titre, quand on est persuadé que les autres “s’en foutent’, en quoi pareille reconnaissance serait-elle nuisible? Au fond, elle est à première vue justifiée.

Il me paraît pourtant important d’émettre quelques réserves. En distinguant les employés qui correspondent le mieux aux objectifs de l’entreprise, en plus d’anihiler la créativité, on crée une hiérarchisation. Cette hiérarchisation est un prolongement des premiers éléments décisifs qui ont amené à choisir un travailleur plutôt qu’un autre, et de l’engagement à durée déterminée après la période d’essai de ce même travailleur. Parmi les meilleurs ouvriers ou employés, il serait donc devenu nécessaire de montrer qui sont les exemples parmi la même classe de personnel. Ainsi, les secrétaires auraient dans leurs collègues l’exemple type de ce que l’entreprise souhaite. Vive la concurrence entre elles!

Il y a même plus préoccupant: cette hiérarchisation d’un nouveau type entraînerait de facto une désolidarisation du personnel. Chacun sa gloire, chacun son portefeuille. Sans oublier les possibles préférences du chef, les rumeurs, les complots… A terme, il n’est donc même pas garanti qu’il y ait un réel gain de productivité. Mais c’est l’affirmation, une fois de plus, de la primauté de l’individu sur la communauté. A chaque époque son modèle social. Au point d’amener chaque personne à être en compétition constante avec son collègue? Et les relations, là-dedans?

En avantageant un individu sur un autre, on met ce dernier en otage de sa propre volonté à être solidaire des autres. Car c’est bien connu, il est rare qu’un individu puissent déceler concrètement les avantages de son action sur une globalité plutôt que sur lui-même. L’abstraction est trop grande. D’où les efforts désespérés de rationnalisation de l’énergie pour sauver le climat, et allant plus loin -voire trop, d’où un plus grand nombre de divorces que de mariages.

Il y a certainement une médiane à trouver. Nier la spécificité de chaque être humain comme dans les modèles communistes est aussi inhumain que de détruire son tissu relationnel. Car un homme seul est un homme qui n’est pas.