Archives de avril 2007

Grand Canyon, un ciel en formes

Il y a eu cette tuerie au debut de la semaine, en Virginie. Combien de morts? Combien de blesses? Combien d’heures de news coverage?

Et moi j’etais autour d’un feu de bois, allume dans notre camp au Grand Canyon. Temperature -10 degres, rafales a 100km/h. Il faut presque aller dormir, hesiter entre se deshabiller et entrer dans les deux sacs de couchages concatenes, ou conserver ces vetements comme couche supplementaire. Apres une journee eprouvante a aider les Firefighters du Grand Canyon National Park, avec un certain honneur peut-etre, l’odeur de la saive des arbres decoupes se melait a une transpiration qui n’avait pu etre evacuee par une douche. Eh! Oui! Camping sauvage oblige! Froid sans odeur ou chaud avec odeur!

Le Grand Canyon, du haut, c’est le froid. 1700 metres plus bas, c’est la fournaise. Je ne sais pas si au milieu c’est la fete a la bonne temperature. Je ne sais pas non plus decrire ce monument fantastique patiemment erode par la Colorado River.

Ici, tout est en grand. Et l’on fini par etre lasse de chercher des superlatifs, de faire la photo plus impressionante que la precedente. Les morts s’enchainent, la meteo se dechaine, les paysages se dechirent. Et moi qui vibre au moindre febrissement, je me fatigue presque de tout ce que je dois encaisser.

Alors je vis.

Je contemple cet espace dont les limites se perdent dans la vapeur des nuages. Mes mains sont seches, mon nez coule de sang, c’est le desert: ca seche; c’est l’altitude: peu d’oxygene. Beaucoup d’effort, ma machine humaine se decouple pour produire suffisamment d’oxygene. Ici on vit dans les extremes.

Tu creves de froid, le vent si violent manque une fois d’emporter un ami dans le precipice sans fond du canyon, le soleil brule ta peau tu ne le sens meme pas.

Maintenant je respire. Comme si mon corps expose a ces extremes durant cinq jours reprenait son confort. D’ou vient pourtant la legerete? Une bonne crepe de mon papa n’est meme pas aussi legere que mon corps qui flotte dans l’atmosphere.

Etre aux extremes de soi, etre oblige de les depasser, meme. C’est peut-etre comme cela que l’on devient sage. C’est aussi comme ca que d’autres ne s’arretent plus. Comme une drogue de liberte des sens.

Mais l’on n’en est pas la.

Demain, Santa Fe. Apres le corps, l’esprit. Histoire d’equilibre, comme toujours…

Las Vegas en 66

(Etant sur clavier Qwerty et a l’etranger, j’ajouterai accents et illustrations vers le 1er juin. A cette occasion, je ferai egalement une relecture approfondie. Les prenoms sont modifies ou pas, en fait, c’est peu probable que vous les connaitrez! GMT+9)

Sept heures du matin, heure du Pacifique et des Montagnes, Etats-Unis. Tatiana et moi sortons de l’appartement pour aller rejoindre Sebastiaan et Shell dans une centre de location de voiture. Ji-Won attend dans l’autre appartement.

Tatiana decide subitement d’interpeller une voiture, pour nous conduire au lieu de rendez-vous. Une tente a la main, deux sacs a dos de randonnee, et les pieds dans des tongs, autant nous epargner trois kilometres si c’est possible.

Et nous voila a choisir entre un enorme pick-up rouge et une Chevrolet grise coupe. Et l’on demarre vers Ji-Won qui dejeune paisiblement.

La Chevrolet est assez spacieuse, un peu moins chere, et la Route 66 a porte de main. Destination Vegas.

La Route 66 est majestueuse. Et je me demande pourquoi, en Europeen que je suis, je devrais me forcer a ne pas admirer les merveilles americaines. Qui oserait se priver d’un paysage de 100km d’horizon, ou les montagnes au loin sont garnies de bandes rouges puis blanches, ou les champs sont ornes de ces sortes de petits moulins, ou l’herbe seche change du vert gris au jaune dore? Qui enfin oserait se priver de la vue de ces dechirures colossales du sol, patiemment erode par une riviere large de 10 metres a peine? Non, il faut etre fou, il faut aimer se gacher la vie pour ne pas tressaillir devant un tel spectacle.

Des pauses petit coin, des appartes en francais, Ji-Won resignee a l’arriere entre les deux nordiques qui m’etaient inconnus, et qui a vrai dire n’auraient rien perdu a le rester de moi. Ji-Won, c’est Jean en anglais, c’est Jeanne en francais, c’est une coreenne de Seoul, c’est une jeune fille qui aime les livres, la langue, la culture et les aventures sans trop de contraintes. Un joli visage, pour moi qui ait, je le reconnais, du mal a trouver du charme aux asiatiques.

Et comme d’habitude, je me retrouve dans les cartes routieres. Les routes americaines, qu’elles soient Interstate ou Route, sont de grandes lignes droites qui n’hesitent pas a franchir une colline en la decoupant de part en part. On va tout droit, on franchi le desert d’un point a l’autre en un minimum de tournant. Le pragmatisme a toute epreuve. S’y retrouver dans ces croisements carres, c’est comme apprendre a dire bonjour dans une autre langue.

Nous arrivons a Vegas. Des drapeaux americains geants aux cotes des avenues. Des Mac-Do comme de tradition. Des rues toujours aussi droites. Et un boulevard.

Si Las Vegas etait une ville, elle serait sans doute Las Vegas Boulevard, ou le Strip: c’est de la que tout est parti. Mais voir Vegas de jour, autant visiter le Grand Canyon de nuit. Inutile. Un detour par Red Rock Canyon pour epuiser l’apres-midi, une rafale de photos devant un nouveau spectacle si extraordinaire, et retour a Vegas.

Circus Circus accueille les visiteurs arrives par le Nord de la ville. La route s’enfonce dans ce casino hotel geant, disposant d’un parking aussi grand que l’aeroport de Bruxelles.

La nuit s’allume, les exces de l’Homme s’enflamment, et jamais autant de provocation chatoyante ne m’avait effleure. Etre attire par les extremes, et se demander si l’on a vraiment envie d’y resister. Voici Las Vegas.

Gagner de l’argent en ne faisant rien. Cout: 2 peches capitaux.
Etre le plus attirant, avoir le plus beau casino, laisser des miettes aux autres. Cout: 2 peches capitaux.
Manger a bon prix, en buffet illimite et depenser son argent pour son plaisir. Cout: 2 peches capitaux.
Le sexe partout, ne jamais cesser d’en vouloir. Cout: 2 peches capitaux.

Ils tombent les uns apres les autres, et se sentir aspire par les trefonds de l’ame ou tous les demons de notre nature se cachent, soit consciemment soit inconsciemment: le plaisir individuel sans tabou et sans limite, la grandeur personnelle, la fuite en avant vers le paradis demoniaque: Ola Las Vegas!

Fin de la nuit, notre refuge: une voiture. Les deux nordiques terminent dans Las Vegas, et l’on s’endort dans la parking du Circus Circus. Tatiana respire fort, et ma foi ca ne me derange pas. Elle a conduit tout le trajet. C’est une infirmiere, presque demoiselle, un rien plus agee que moi. Un temperament a casser la baraque et pas peur de grand chose. Je m’en fous. C’est un beau voyage.

Au diable la varice.

La Niña et autres incursions chez l’Oncle Sam

Dans l’ocean Pacifique, a 3000km au Sud-Ouest d’ou je me trouve actuellement, se developpe un phenomene qui intrigue les scientifiques. Son frere et elle sont de redoutables enfants de la Nature, que la science et ses cheveux gris n’arrive pas a comprendre. L’annee derniere, et bien que faible, El Niño avait assomme la saison des ouragans en Atlantique Nord, ne produisant aucune tempete reellement dangereuse. Et heureusement! Car El Niño et La Niña, s’ils se produisent bien dans le Pacifique, ont des repercussions mondiales.

Partie de cache-cache familiale! Quand El Niño s’en va, souvent La Niña apparait. Et les USA de paniquer, de Key West a Tampa, de New Orleans a Houston, et meme a Charleston. Les radios locales s’affolent. Car La Niña, petite fille drainant le froid en Pacifique, repousse le chaud en Atlantique. Selon la celebre National Oceanic & Atmospheric Administration, NOAA, 2007 devrait etre en effet une annee cyclonique tres active pour les USA, et la confirmation que La Niña se developpe ne vient qu’etayer cette prise de position. Pourtant la science des cyclones est une des matieres les plus difficiles a prevoir, tant les facteurs sont complexes et nombreux.

Alors que la petite famille hispanophone s’amuse dans sa grande piscine, j’en profite pour tracer un pont entre les Etats-Unis et l’Espagne. D’ailleurs, l’espagnol prend une telle importance dans ce pays, que sa pratique pourrait surpasser l’anglais dans les cinquante prochaines annees.

Dans l’attente de reprendre une activite aux USA, je me mets donc a l’espagnol. Meme sur les boites de lait il est desormais possible de lire de l’espagnol!

Une question me chiffonne. Les hispaniques deviennent plus nombreux aux USA, mais ils etaient quasi inexistants il y a cent ans. Alors, San Francisco, alors, San Jose, alors… Los Angeles?

Bueno Dios! Il y a un probleme quelque part! Comment expliquer que ces villes datant de la fin du XVIII eme ou du debut du XIXeme siecle, creees de toutes pieces par des anglophones, soient baptisees a la mode de cuisiniers de tacos?

Ah!

Il y a une distorsion de l’Histoire, et c’est l’occasion de faire un petit ecart geopolitique datant de plusieurs siecles.

Revenons a cette date, que certains hitoriens situent comme le debut de l’epoque moderne, et implicitement la fin du Moyen Age: 1492. Apres sa longue traversee, Christopher Columbus, en reperage pour la Cour d’Espagne, culbute sur un bout de terre inconnue de l’Occident. C’etait le debut de la premiere grande colonisation, a domination espagnole et portugaise.

Suite a un decoupage ma foi arbitraire avec leur voisin de la peninsule iberique, les Espagnols conquierent l’Ouest du continent Sud-Americain, et les Portugais prennent l’Est qui deviendra l’etat geant qu’est le Bresil. Les Espagnols ne s’arretent pas en si bon chemin et remontent vers le Nord, par les futurs Salvador et Nicaragua notamment, et debouchent sur des lieux stupefiants remplis de cactus.

Trois siecles plus tard, le temps de revolutions soufflant autant en Europe qu’en Amerique, le Mexique declare son independance. Entretemps, la population indigene a ete decimee ou reculturee a la facon espagnole. Le Mexique, lui, etait a cette periode un etat geant qui s’etendait dans les actuels Texas, Nouveau Mexique, Arizona et Californie.

Ainsi, si la formidable expansion de San Francisco est bien due a la ruee vers l’or americaine des annees 1840, les premieres petites pierres ont ete posees sous emprise espagnole septante ans plus tot, avant de passer sous souverainete mexicaine durant une quinzaine d’annees, puis d’etre finalement conquis par quelques americains suivis de la US Army.

A cote de moi dans cette grande salle remplie d’ordinateurs, une hispanophone. Et je me plais a rever a tous ces siecles qui se sont succedes, et qui par les formidables retournements que les epoques provoquent, deposent a un metre de moi une personne parlant une langue dont l’origine se trouve a a peine 1000km d’ou je suis ne, soit moins loin que je ne suis actuellement de San Francisco.

Decidement, l’Histoire a de beaux jours devant elle.