
Les Lumières, peu de gens le nieront, sont à la base du monde occidental. Elles courent pourtant sur une relativement courte période, allant du début du 18ème siècle à la Révolution. Mais limiter ces soixante années de l’Histoire aux avancées des sciences qui ont eu lieu à ce moment est assez hasardeux. Car les Lumières sont, sans les réduire à cela, essentiellement une période de diffusion de savoirs accumulés depuis la fin du Moyen Âge. Descartes, Montaigne, Copernic, Spinoza ou Galilée étaient déjà poussières, que le 18ème siècle n’était pas encore entamé. Voltaire, lui, est bien une Lumière des Lumières.
Regardez autour de vous! Vous constaterez que le monde dans lequel vous tronez est bien confortable. En faisant émerger l’individu, les Lumières ont donné la possibilité à chaque être humain de devenir significatif, de s’épanouir personnellement et à sa guise. Certains ont fait de la politique, d’autres des sciences, d’autres du commerce, et ce pour leur plaisir personnel en premier lieu. Ils n’étaient plus dans un rôle confié par la société, ils étaient dans leur rôle. La médecine a fait des bonds spectaculaires, la démocratie s’est imposée comme norme universelle, la technologie a engendré des réductions des distances entre les grands pôles. Une réaction en chaîne, une course vers le mieux. “La main invisible” d’Adam Smith, si tout le monde la décrie aujourd’hui, a quand même existé et existe toujours. La somme des individualités a bel et bien donné le monde hyper technologique dans lequel nous vivons.
L’être humain est spirituel. Les Lumières le savaient, ils ont donc imposé la rigueur scientifique qui contraint à la vérifiabilité des données. C’est la raison! Ainsi, en évitant à l’homme d’être emporté par ses merveilleux sens, on a garanti l’exactitude et l’universalité des découvertes.
Le découpage du monde en individualités, et l’universalité des nouvelles connaissances acquises par la raison et la rationnalité sont des révolutions fondamentales. Pourtant on en expérimente les limites au quotidien. Car l’être humain est spirituel: il est un ensemble de capteurs sensoriels et un formidable rêveur. Aussi, certains vieillards, dans nos pays où le savoir est une fierté, ne savent pas situer leurs organes. Ils se considèrent comme un être entier, et au fond, c’est bien normal. “Je ne sais pas où est mon foie docteur, mais j’ai mal là”. Et le savant d’être bien ennnuyé. Car il lui faut une cause précise pour arriver à un effet escompté.
Notre problème à nous, occidentaux, c’est de ne pas saisir que notre modèle n’est pas universel dans son intégralité, mais complémentaire à d’autres. Les droits de l’homme en sont d’ailleurs un exemple parfait. Car ils définissent les frontières de l’existence de l’individu, tout en faisant fi du contexte social dans lequel il évolue. Mais le sujet est incendiaire s’il est pris avec légèreté…
Les Lumières ont bien apporté au monde des acquis fondamentaux, ou ont donné un cadre normatif à des pratiques dispersées et divergeantes selon où on les trouve sur la planète. Si la roue est chinoise, la démocratie est européenne. Après, il est question de sélection, adaptation ou rejet par les sociétés (d’autres ajouteront que c’est aussi, souvent, l’imposition d’un modèle social à une autre société).
En Occident, les gens dépriment en masse. La raison n’autorise plus les passions, la religion est perçue comme désuette ou sans fondement. Et le corps est une mécanique remplie de pièces liées les unes aux autres. Alors que les Lumières reconnaissent implicitement que l’homme est passionnel, elles souhaitent se débarasser de cet aspect. Mais l’homme, ayant toujours besoin de croire, il a fait de la science sa nouvelle religion. C’est elle qui nous débarassera du mal (maladies, famines, despotes…), et c’est elle qui nous donnera une raison de vivre (la recherche de l’apparition de la vie sur Terre, si l’on est seuls dans l’univers…).
Et si, le mieux, c’était les deux? Si effectivement, on pouvait erradiquer les famines avec la science, mais faire de la naissance d’un enfant un mystère merveilleux? Si on pouvait dire que les pays en voie de développement sont déjà développés, mais qu’ils n’ont pas besoin de nos démocraties de marché; que selon eux, le respect des droits de l’enfant est génial, mais que se battre pour avoir le plus grand terrain pour sa maison est ridicule? Et si être heureux c’était aussi avoir le courage de ne pas l’être de temps en temps?
En fait, tout le monde le sent.